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Contre vents et marées
journalistiques

9h30 : Avant 10h30, l’entrée devait être réservée aux essaimeurs,
organisateurs et journalistes, et pourtant, quelques familles, poussettes, claquettes et chapeaux de pailles se sont déjà glissés à travers les barrières. Cependant, l’ordre est rapidement donné
de ne plus laisser entrer personne. Un scandale pour certains qui s’étaient levés tôt pour l’occasion, et qui n’hésitent pas à
fustiger les « VIP », les seuls à pouvoir finalement pénétrer sur l'oeuvre d'Art de Gad Weil.
11h30 : Un attroupement se forme autour de la plate-forme disposée au niveau du Rond-Point des Champs Elysées : chacun souhaite y grimper afin d'y prendre des clichés de l'original spectacle qu’offre l’avenue jusque l’Arc-de-Triomphe. Encore une fois, les journalistes sont prioritaires, au grand dam des visiteurs.
12h30 : La chaleur devient étouffante, et la foule ne cesse de grossir. La conférence de presse devait durer une demi-heure, tout sera pourtant bouclé en dix minutes. Le temps pour le ministre de l’Agriculture, Bruno Le Maire, d’affirmer que les Français étaient « tous des agriculteurs », puis de lancer : « L'agriculture est au cœur de Paris. La forêt est au cœur de Paris (...). Je souhaite que cela soit le symbole de notre conception de l'agriculture ».
12h45 : L’inauguration se poursuit. Bruno Le Maire et le ministre de l’Ecologie, Jean-Louis Borloo, commencent leur descente des Champs Elysées. Vite débordée, la sécurité tente de calmer la foule, journalistes et badauds mêlés, qui s’attroupe rapidement autour des deux ministres. Après s’être déjà bousculés entre eux, les photographes repoussent violemment les touristes qui, l’appareil à la main tentent de ramener chez eux un cliché de la personnalité. Plusieurs d’entre eux s’offusquent.
13h : Jean-Louis Borloo s’arrête au fur et à mesure de la descente « Oh, les poireaux ! », avant
d’être hélé par un jeune agriculteur souhaitant lui expliquer comment poussent les fameux légumes. Quelques mètres plus loin, la parcelle de houblon ne manque pas d’intriguer le ministre.
« Mais pour goûter une bonne bière, il faut attendre le stand de la région Nord, un peu plus bas », lance un des organisateurs au ministre, qui ne relève pas la
taquinerie.
13h20 : Assise sur la bordure de distributeurs de billets à l’ombre du soleil, une femme, la trentaine, fouille dans son sac. Ses deux filles n’échangent mot, l’air catastrophé. « Faites attention, conseille la mère à une jeune fille qui vient de s’approcher pour retirer de l’argent. Ne montrez pas trop votre portefeuille, je crois qu’on vient de me voler le mien. Je voulais nous acheter une glace, mais je ne trouvais pas mon argent ». Résignée, elle ajoute : « Bon. Je crois que là, on va rentrer ».
13h30 : Chapeau bien enfoncé sur les oreilles, un septuagénaire s’approche de deux organisateurs vêtus d’un costume traditionnel alsacien. « Le houblon, vous savez que ça calme ? ». L’organisateur rit, avant de répondre avec un accent alsacien à couper au couteau : « Je sais que la bière ça fait dormir… Mais la fleur de houblon, je ne savais pas ». « Ah mais si, je vous le dis, je suis un spécialiste ! ». De la fleur de houblon, ou de la bière ? « De la bière bien sûr ! », répond-t-il comme si cette question était idiote. « J’ai planté du houblon chez moi, et j’ai fait des tests ».
13h40 : Le ministre de l’Ecologie continue sa descente. Il s’extasie sur les Jeunes Agriculteurs « extraordinairement enthousiastes », et ajoute : « Il n’y a pas de pays sans paysans et sans agriculture ». Justement, l’un d’entre eux l’interpelle pour lui présenter sa parcelle de blé tendre. Jean-Louis Borloo observe, l’air un peu impatient, puis repart s’exclamant : « C’est parfait pour faire de la bonne baguette parisienne ! ». Immédiatement, un organisateur réplique : « Je ne sais pas si c’est la meilleure ! » provoquant un éclat de rire du ministre, qui finit par lui donner une tape amicale dans l’épaule.
13h50 : Le stand de l’Association française des premiers secours est vide. « A part des petits malaises parce que les gens ne boivent pas assez, il n’y a encore eu aucun problème » explique une jeune bénévole. Oui, contrairement à l'apéro Facebook, ici il faut boire pour éviter d’y être conduit d’urgence.
14h40 : Un bruit lointain de percussions intrigue les visiteurs, qui s’interrogent sur sa provenance. Il faut courir pour rattraper les musiciens… et les danseuses antillaises qui avancent, virevoltant gaiement vers le stand représentant l’Outre-Mer. La « Danse du Soleil » donne rapidement aux observateurs l’envie de taper du pied. (photos)
15h10 : Jacques, 89 ans, se concentre intensément sur une plante, caméscope à la main. Parcelle après parcelle, il s’arrête et filme : « Là quand il y a du vent c’est pas mal parce que ça bouge », explique-t-il absorbé par sa tâche. Chapeau vissé sur la tête, costume intégral, énormes lunettes de soleil, le vieil homme ne se plaint ni de la chaleur, ni de la foule. « Si vous voulez tout savoir, je fais du vélo tous les jours ! » s’exclame-t-il, fier. Et sa femme, Janine, 80 ans d’ajouter : « Et puis à l’allure où on va ! »
15h25 : Faisant la quête pour pouvoir planter de nouveaux arbres, deux étudiants en ingénierie du bois retirent
les panneaux qu’ils portent sur le dos depuis le début de la journée. Sont-ils si lourds ? « Non, non, c’est très léger, répond Pierre, 22 ans. Mais en fait, là on comptait aller
boire un verre parce qu’il fait beaucoup trop chaud ! ». Satisfaits de cette journée ? « Oui, ici les gens sont souriants. Ca change du métro ».
15h30, à l’atelier Renault : Le défilé des Jeunes Agriculteurs commence. Faites uniquement de lin, ces créations signées Anne Fo sont destinées à la haute – couture. Le but de l’événement : promouvoir la Normandie, première région productrice de la matière.
16h : La foule ne cesse de grossir, et les embouteillages commencent à en exaspérer certains. « Je pense qu’on n’a pas eu une bonne idée en venant sur les Champs Elysées, s’exclame Marie-Louise, bloquée. On aurait dû venir lundi ».
16h02 : La chaleur est si insupportable qu’une jeune fille lance en criant à ses amies : « On va aller boire une glace ! ».
16h15 : Jocelyne, 64 ans, s’est arrêtée au stand des bovins. Quand d’autres s’inquiètent avec des « les pauvres, ils ont l’air d’avoir chaud ! », elle s’écrit : « Ca sent la vache, j’aime bien ça !». Une confession qui ne peut, au prime abord, qu’intriguer… « Je suis crémière. On fait de la vraie crème, pas celle que la France importe d’on ne sait où ! ».
16h30 : « Où sont les plants de tomates ? », demande une parisienne brune, du nom de Nathalie, aux organisateurs. Pourquoi une telle fixation ? « J’en ai un d’1m50 sur mon balcon, dans le 20e arrondissement, qui fait déjà deux belles petites tomates vertes. Je voulais le comparer à ceux d’ici ».
Audrey Minart
Paru dans France-Soir le lundi 24 mai 2010